Partout en Bretagne, en cette fin d'après-midi du Samedi 1er août 1914, du clocher des cathédrales jusqu'aux plus petites églises de village le tocsin sonne et brise une paix vieille de 44 ans.

Dans les champs, les paysans en pleine moisson posent leurs faucilles, grimpent sur les talus, tendent l'oreille : le feu, peut-être ? Non ! La mobilisation. Et tous courent au bourg. Sur les routes passent en trombe les voitures des gendarmes qui distribuent aux mairies les affiches de l'"Ordre de Mobilisation" annonçant celle-ci pour le 2 août à 0 h00 et qui , aussitôt placardées, provoquent des attroupements. Chacun lit ou se fait lire, comprend ou cherche à comprendre. Sur le perron de la maison communale, l'instituteur ou le maire expliquent : "Oui c'est la mobilisation générale. Regardez le fascicule bleu de votre livret militaire. Il indique le lieu de votre caserne". Les militaires en permission spéciale en ce week-end pour des mariages ou autres fêtes de famille se voient remettre par les maires des télégrammes mentionnant "Ordre de rejoindre votre corps immédiatement et sans délai" plongeant les leurs dans une certaine détresse.

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Le Dimanche 2 Août au matin, la plupart des mobilisés vont assister à la première messe et, dans les campagnes, une musette de vivres au dos, les paysans quittent leur famille, leurs bêtes et leurs champs. Un "kenavo" qui se voudra un "adieu" pour bons nombres qui ne le savent pas encore, puis ils s'embarquent à la plus proche gare dans les petits trains économiques dont les nombreux réseaux maillent en ce début de siècle la Bretagne. Le Service des Chemins de Fer a remis en route tout son parc roulant disponible y compris les wagons à bestiaux où s'entassent des jeunes gens en casquettes ou en chapeaux traditionnels à guides. Dans les stations balnéaires en vogue c'est en parallèle une fuite précipitée des touristes Parisiens, provoquant le doublement, voire le triplement, des rames des mêmes trains.

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En quelques heures, les villes de casernements voient affluer un flot continu de mobilisés qui souvent se connaissent ou fraternisent. Le recrutement régional draine en effet vers la même caserne des jeunes hommes originaires pour la majorité d'entre eux de la région environnante : le 19e Régiment d'Infanterie de Brest est, initialement, un régiment "Léonard" par excellence ; au 118e de Quimper se retrouvent les "Cornouaillais" , au 48e de Guingamp les "Trégorrois" , tandis que le 116e Régiment d'Infanterie regroupe en premier lieu des Vannetais et des mobilisés des communes avoisinantes.

Pour pouvoir équiper à la hâte cette masse de jeunes soldats, on vide dans toutes les villes de garnison les "magasins militaires" où étaient tenus prêts les uniformes de guerre. Pour complèter les effectifs, aux trois classes déjà au régiment au titre du service militaire (les 11, 12 & 13) viennent en effet s'ajouter les trois premières classes d'"active" des 8 ,9 et 10.

Les ports de Bretagne regorgent quant à eux d'inscrits maritimes dont la Marine ne sait que faire. "Quarante mille marins de trop qui restent en l'air, faute d'une affectation." (Ch. Le Goffic). Dans l'urgence et faute de mieux , le gouvernement va en affecter 5000 ... aux moissons !

Dans les villes, des excités, à l'esprit manipulé par une certaine presse, commencent à voir des espions partout, provoquant l'arrestation arbitraire d'honnêtes gens ; ainsi à Rennes, les gendarmes mettent la main sur un bossu, gardien de vaches, suspecté de transporter un objet compromettant qui s'avèrera être une livre de beurre ! Des plaques de la Société Maggi, accusée depuis 1911 par Léon Daudet et l'Action Française de traiter avec l'Allemagne, sont arrachées car censées comporter un code destiné à guider les futurs envahisseurs (en fait un chiffre destiné au Service de l'Enregistrement).

A partir du Mercredi 5 Août, les premiers convois quittent les principales villes bretonnes en direction de l'Est . Les fusils et les canons parfois ornés de fleurs ou de feuillage, les fantassins se sont rendus en défilé de leurs casernes aux gares sous les ovations de la foule ; et sur le bois des wagons, on a parfois peint de grandes inscriptions, telle que "Train de plaisir pour Berlin " !

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D'un seul coup, en quelques jours, le pays Breton commence à se retrouver vidé de ses forces vives : entre 320 et 350000 hommes en pleine force de l'âge vont être mobilisés durant le conflit dont environ 120000 ne reviendront pas (un comptage effectué par Mr J-Y COULON de RENNES sur 1.400 monuments aux morts bretons aboutirait même au chiffre de 136.300).                                                                                                                                                                                   En cet été 1914, dans les campagnes, les femmes, aidées des tout jeunes gens, des réformés , des vieillards, ainsi que des inscrits maritimes en surnombre, vont devoir s'atteler à finir et gagner une première bataille vitale : celle de la moisson .

(A partir d'un article de Roger LAOUENAN paru dans le TELEGRAMME DE BREST en 2004).