Nous avions laissé le 116e Régiment d'Infanterie en Cantonnement aux abords du petit village d'AUTRUCHE . Durant la dizaine de jours suivants, il allait se diriger vers la frontière belge suivant les étapes suivantes rapportées par son HISTORIQUE :

"Le 11 Août, il se porte sur la BERLIERE, où il stationne le 12 et le 13, en prenant un dispositif d'avant-postes. La concentration du XIe Corps étant terminée, la marche en avant commence le 14 Août. Le 116e cantonne ce jour-là à la ferme de LABONNE-MALADE et à YONCQ ; le 15, à THELONNE et CHAUMONT-ST QUENTIN ; le 16 à MAIRY; les 17, 18, 19 à POURU-ST REMY. Le 20, un bataillon se porte sur ESCOMBRES.

Le 21, à 1h45, le régiment reçoit l'ordre de stationner en cantonnement d'alerte avant le jour et de prendre des mesures pour assurer le secret des opérations. Il se met en route à 10h50 et, après une marche pénible, bivouaque dans les bois à 4 kilomètres au sud de BERTRIX (Belgique)."

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Le "CARNET" du soldat J-M RIO, à qui est dévolue la fonction de "Caporal d'ordinaire", nous en apprend beaucoup plus sur ces différentes étapes et les difficiles conditions vécues par les soldats les derniers jours précédents leur baptème du feu. En voici un court résumé :

Mardi 11 : Départ d'AUTRUCHE au lever du jour en direction de LA BERLIERE. "...Les gens du village, les yeux pleins de larmes, assistent à notre départ ; c'est que, pendant leur court séjour au milieu d'eux, les soldats Bretons ont su s'attirer des sympathie de la population..."

"....La marche est moins pénible que celle du 9. Cependant la poussière nous incommode beaucoup ; à notre passage dans les lieux habités les gens nous présentent des seaux contenant de l'eau additionnée de vin rouge, de café ; certains nous donnent même de la bière, de la liqueur. Une femme nous apporte des oeufs dans une corbeille....."

".... A 500 mêtres de La BERLIERE, il y a une sorte d'alerte : le commandant fait détacher une patrouille sur la droite du village que l'on fouille. A gauche, une section va occuper une position plus forte. Une émotion très vive s'empare de nous ; allons-nous voir l'ennemi ....Ce n'est qu'une alerte ; la patrouille est rappelée et ne signale aucun danger..." ".... J'ai aussi le pourquoi de l'alerte de tout à l'heure. Les habitants ont averti notre pointe que pendant la nuit 500 cavaliers prussiens ont traversé le village à toute allure ... faux bruit sans doute ! ..."

Mercredi 12 et Jeudi 13 :  Cantonnement à LA BERLIERE . Les sections vont à l'exercice à proximité du village. De temps à autre un "aéroplane" est signalé. "... Une croix noire, placée sous chaque aile, c'est un allemand ; un disque tricolore : c'est un français...".

Vendredi 14 : Départ vers 10h00 de LA BERLIERE pour YONCQ en passant par le village de LA BESACE. "... La marche est des plus agréables et se fait sans fatigue...". A YONCQ, des soldats du 17e Corps les rejoignent et demeurent le temps de partager un repas en commun - La section de J-M RIO se voit attribuer pour la nuit une grange , mais une partie des soldats, dont lui-même,  dort en plein air dans un jardin voisin.

Samedi 15 : "... C'est la mi-Aout. Les cloches du village sonnent à toute volée appelant les paroissiens et les soldats au divin office.Mes préoccupations de caporal d'ordinaire m'empêchent d'y assister, cependant ce matin-là j'ai une pensée pour mes soeurs Anne-Marie et Marie dont en ce jour on célèbre la fête...".                                                            L'ordre de départ de YONCQ pour THELONNE est "brusquement" donné vers 16h00 . Une pluie diluvienne, que double un orage,  s'abat pendant près de 2 heures sur la troupe en marche dès au sortir de YONCQ . Après une accalmie, la traversée du village de RANCOURT se fait sous une forte pluie. "...La nuit arrive ajoutant à notre infortune la difficulté de la marche qui ne se fait plus que par saccades. C'est trempé jusqu'aux os, couvert de boue, les pieds brûlants, que nous arrivons au village de THELONNE..." "...Il est au moins minuit quand nous pouvons goûter un peu de repos étendus sur une maigre botte de paille..."

Dimanche 16 : "... Il est 5 heures: debout. Dehors mes camarades font des feux pour sècher leurs capotes et leur linge de corps. J'en fait autant tout en avalant un quart de jus bien chaud à la santé des Boches (Allemands). Il fait bien froid ce matin, enfin il ne pleut pas, estimons-nous heureux..." - A 16h00, l'ordre est donné pour un  départ à 17h00 - C'est à ce moment que JM RIO nous apporte ce triste témoignage   "....l'un de nos camarades est subitement frappé de congestion et tombe sous nos yeux. Vite on lui enlève ses équipements, sa capote ; on avertit le major ; sans se presser celui-ci arrive quelques minutes avant le départ. En voyant le corps déjà glacé de mon camarade, ses doigts crispés, sa poitrine se gonflant à éclater, il hoche la tête, dit quelques mots au commandant et au capitaine qui sont présents, ils font transporter le corps sur une charette comme un chien. Ce spectacle m'attriste profondement ; je me vois moi aussi étendu, mourant, sur le champ de bataille et abandonné de tous... C'est l'esprit rempli de sombres pensées que je quitte THELONNE..." Le régiment atteint les rives de la Meuse et aperçoit au loin la ville de SEDAN. La route longe la ligne de chemin de fer . Dans les villages traversés, il ne reste plus aucun ravitaillement, les troupes les ayant précédées ayant tout pris. Le 116e RI traverse  la Meuse et fait halte .  La nuit tombe, un second pont et c'est l'arrivée au village de DONZY - Le régiment doit faire demi-tour car il s'est trompé de route et finalement se perd dans la nuit noire. Une nouvelle pause, un nouveau départ vers 22h30 et ce n'est qu'à minuit, avoir avoir dû laisser passer le 35e Régiment d'Artillerie que les soldats arrivent au village de MAIRY.

Lundi 17 : "... Au point du jour nous nous remettons en marche encore bien fatigués de la veille ; nos sacs pèsent lourd sur nos épaules, notre estomac est creux et notre musette est vide. On nous distribue à la hâte du pain : c'est à peine (il est douloureux de le dire) si les officiers nous permettent d'acheter du chocolat de conserves dans les villages (Brevilly) que nous traversons..." Arrivée à 8h00 à POURU-ST-REMY. Aucun cantonnement n'étant possible au village, occupé par de la cavalerie, les soldats, exténués de fatigue, doivent poursuivre leur chemin avant de faire halte à nouveau, puis demi-tour et enfin s'installer en cantonnement face à un grand bois (la forêt d'Argonne), le dos tourné au village. Des patrouilles fouillent le bois tandis que JM RIO doit vaquer à ses contraignantes fonctions d'ordinaires contre lesquelles il commence à maugréer.

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Mardi 18 : POURU-ST REMY - Vers 16h00, l'arrivée d'un premier prisonnier (un uhlan capturé le matin même au cours d'une patrouille) provoque un attroupement devant la mairie.

Mercredi 19 : POURU-ST-REMY - Vers 17h00, une vive fusillade est déclenchée par le proche passage d'un biplan qui s'avère après coup être un avion Français et non Allemand. Heureusement, il n'est pas touché.

Jeudi 20 : Aucune note au "CARNET"

Vendredi 21 : Départ à 9h00 sous une chaleur torride, provoquant l'évanouisement d'un soldat de l'escouade de JM RIO et passage de la frontière "...Bientôt nous atteignons le poste de douaniers, ceux-ci montent la garde baïonnette au canon. Encore quelques centaines de mètres et nous atteignons le poteau frontière et la douane belge. A la vue du drapeau de la brave petite nation un frisson me traverse tout le corps, cela me fait quelque chose de quitter le territoire français..." - Traversées de plusieurs villages (Les Aubiers...) - En dépit d'un violent orage , les soldats , sur ordre, doivent continuer leur marche sous la pluie - Vers 15h00 , c'est enfin la halte et l'organisation du bivouac en Forêt de BERTRIX - "...Nous abattons des branches de châtaigniers, de hêtres et de sapins, nous faisons de grands feux, nous séchons tant bien que mal nos effets, mangeons avec appétit quelques côtelettes. Puis nous construisons à la hâte quelques huttes, les uns s’y couchent, les autres font le cercle autour des feux dont les flammes atteignent la cime des arbres. La pluie a cessé de tomber, cependant je ne puis m’endormir car la nuit est très froide. Ah, si vous me voyiez dans cet état !!! Que la guerre est un fléau terrible ! Je fais de tristes réflexions pendant cette nuit marquée cependant par aucun incident..." - On annonce toutefois qu'une patrouille de chasseurs vient d'être, en partie, faite prisonnière par les Allemands. "L'ennemi ne doit pas être loin de nous " note J-M RIO en dernière phrase en ce soir du 21 Août 1914.

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La Forêt de BERTRIX et le Sémois