"Charleville, le 31 Juillet 1914 - 2 heures du soir

Chère Petite Soeur,

A oui dans l'Est comme tu peux le penser, il n'est plus question que d'une chose : "La Guerre".

Le coup est décisif, l'épée de Damoclès est sur notre tête et peut-être que demain nous l'aurons. Que ne faut-il voir en ce moment (8 heures du matin) : que des soldats en tenue de campagne parcourant les rues pour la réquisition des chevaux. En ville la circulation devient difficile car les gens avides de savoir les nouvelles se glissent partout où s'affichent les dernières dépèches. Les kiosques de journaux sont bondés, et nombre de personnes échangent des coups de canne.

Mais le plus triste c'était d'assister au départ de nos pauvres troupiers, qui avait lieu à 11 heures pour le 91ème de ligne et midi pour l'artillerie. Non ce n'est plus le départ pour les manoeuvres, car les chants n'existent plus et l'on ne peut que remarquer sur toutes ces figures tristes que le chagrin faisant mélange avec la haine et la férocité. Et pourtant ils ne vont qu'à la frontière. Les femmes pleurent à leur passage car qui sait si leur fils ou leur frère reviendra-t-il jamais.

Quant à la vie voilà que le commancement de la souffrance arrive, car le sucre, le sel et le pain fait défaut, enfin tout augmente.

C'est la grande faux silencieuse qui s'approche.

Pour nous, nous sommes comme à l'habitude pour le moment, sauf que les camarades font le service avec le fusil armé. Nous attendons les évènements, c'est à dire la mobilisation complète, et nous nous en irons à 4 kms de Charleville où je crois nous serons pas mal si les mangeurs de choucroute ne passent par la Belgique. Mais y resterons-nous, je n'en sais rien.

Enfin Petite Soeur, le congé que je devais passer ce mois à la Turballe je le passerai je crois à faire la popotte comme autrefois sur le bord d'un fossé, car je ne suis que simple soldat maintenant. Heureusement que cela ne me dérange pas, et tous à la caserne garçons comme nous somme nous chantons journellement, avides de pouvoir échanger cette vieille querelle que doit avoir un Français contre un alboche.

Bon courage donc, et ne désespère pas ainsi que Papa et Maman.

Ton frère qui t'envoie ses meilleurs baisers ainsi qu'aux Parents.

Alexis Guilloux"